« Allez, on y va maintenant! » Le récit d’une froide expulsion

Reportage publié dans le Courrier et La Liberté du samedi 13 janvier 2007. Photos : Jean-Marie Michel.

Après 22 années de bons et loyaux services, ici comme cuisinier au Cheval-Blanc à Orbe, Blazo Nikorov a été renvoyé dans sa Macédoine natale


Il se sera battu pendant un an et demi contre son renvoi. Sans rien obtenir. Le chemin de Blazo Nikorov s’achève dans la voiture qui le ramène vers son pays, qu’il a quitté il y a 22 ans: la Macédoine. Il est 5 heures, dans une rue d’un matin sombre à Orbe. Le restaurant urbigène du Cheval-Blanc, où Blazo travaillait comme cuisinier depuis trois ans, était encore bondé de monde la veille au soir. Les habitants du quar- tier étaient venus lui apporter un ultime soutien.

En larmes

Derrière son sourire crispé, l’homme de 42 ans veut faire croire que tout va bien, à un jour de la nouvelle année. La voiture démarre. Il parle un peu, puis s’endort à l’arrière de la Mercedes conduite par son «patron», comme il aime l’appeler. La police lui a encore téléphoné le soir d’avant, pour s’assurer qu’il quittait bien le pays. Tout comme ces deux derniers mois, il a eu de la peine à trouver le sommeil la nuit passée.

«Je l’ai retrouvé plusieurs fois fondant en larmes dans la cuisine», lâche son «patron» et ami, Nejad Demiri au volant de la voiture qui fonce vers Zurich. «Je ne comprends pas. On n’a pas tenu compte de sa condition. Dévoué, il a toujours tra- vaillé et n’a jamais créé de problèmes. Il était tellement apprécié des clients…». Avant de conclure: «Là-bas, je ne sais pas où il va aller. Sa femme vit maintenant avec un autre homme dans sa maison. Il n’a pas vu ses filles depuis si longtemps. Après toutes ses démarches… je ne comprends pas».

La police municipale avait débarqué au Cheval-Blanc en juin 2005. Le restaurant était alors tenu par l’ancien patron de Blazo. Ce dernier lui avait promis de régulariser ses papiers, sans toutefois entreprendre la moindre démarche. A l’époque, le cuisinier macédonien était payé 1600 francs par mois pour un plein-temps : juste de quoi payer son modeste appartement et envoyer de l’argent pour les études de ses filles au pays. En trois ans de travail, il n’avait obtenu que trois jours de congé, sans compensation financière.

Trois demandes refusées

Considéré comme clandestin, Blazo décide de régulariser sa situation. Après la faillite de l’enseigne, l’étranger travaillera pour Nejad Demiri et sa compagne, qui tiennent le restaurant italien depuis août 2005. Durant près de deux ans, trois demandes seront formulées.

Toutes seront refusées, malgré la constitution d’un comité de soutien.

Il n’obtiendra que trois mois supplémentaires, sous l’impulsion d’un député du Grand Conseil, et d’une lettre adressée au Conseil d’Etat, signée par la majorité des conseillers communaux urbi- gènes.

L’aéroport de Zurich, où Blazo doit prendre le vol de 10 h pour Skopje, n’est plus qu’à une centaine de kilomètres. Le cuisinier se réveille en sursaut dans la voiture blanche, aux côtés d’un compatriote rencontré quelques jours plus tôt. Blazo fait mine de se détendre. «J’aime tellement la Suisse. Ce qui va le plus me manquer, c’est mon petit bistrot. Je me sentais tellement bien là-bas. Qu’est- ce que je vais faire maintenant?», confie le Macédonien, dans un français hésitant. Et puis, les rencontres de l’équipe locale de football du samedi matin lui manqueront aussi.

La voiture s’engouffre dans l’immense parking de l’aéroport. Blazo sait que rien ne va être facile maintenant. Un bagage dans chaque main, le cuisinier en jeans et tee-shirt léger s’achemine jusqu’au guichet d’embarquement. Il a l’air perdu. Son visage devient pâle. L’attente se fait longue. Blazo répète inlassablement: «Je n’aime pas ça. J’ai mal au cœur. Mais c’est comme ça…». Les bagages enregistrés, il s’adresse à un autre guichet quelques mètres plus loin. C’est là qu’il recevra l’aide au retour. Ses amis l’ont persuadé de l’encais- ser. Dans un très bon suisse-allemand, le Macédonien s’adresse au guichet. Blazo avait appris ce dialecte durant ses onze ans passés comme sai- sonnier aux Grisons. «On vient vous chercher», répond en français l’hôtesse. L’avion dé- colle dans une heure. Blazo ne comprend pas. Le temps semble lui manquer.

Tout s’accélère

Un employé de la sécurité se présente devant Blazo, à la fois stressé et mal à l’aise. «Allez, on y va maintenant», ordonne-t-il froidement. Blazo suit l’agent qui s’arrête devant le portique de sécurité, à l’écart des autres passagers. Deux hommes de la sécurité supplé- mentaires sont là de l’autre côté, pour l’escorter jusque dans l’avion. La tension monte, le ton aussi. «On y va maintenant», répète l’employé. «Cela fait 22 ans qu’il vit en Suisse. Laissez-moi le temps de lui dire au revoir!», ajoute son ami Ne jad. «Oui, ça je le sais…», répond sèchement son interlocuteur. Avant de renchérir. «Il faut y aller». Juste le temps d’une embrassade devant le portique de la douane. «C’est comme ça… c’est magnifique…», ironi- se, d’un ton désespéré, l’expulsé. Il disparaît. Silencieux, Nejad le regarde s’en aller.

«J’AI EU TRÈS PEUR. C’ÉTAIT UNE PROVOCATION»

Blazo Nikorov a quitté la Suisse il y a douze jours. Quelle est sa situation aujourd’hui en Macédoine? Contacté par téléphone, l’homme encaisse toujours le coup. «Cela fait huit ans que je n’étais pas revenu. La Suisse me manque beaucoup. Il n’y a pas de travail pour moi ici», commente-t-il. Il revient sur son expulsion à l’aéroport de Zurich, le 30 décembre dernier. «J’ai eu très peur. Trois agents m’ont escorté jusque dans l’avion. C’était une provocation. Je ne suis pas un terroriste!» Aujourd’hui, l’homme de 42 ans a loué un petit studio, avec une de ses deux filles, dans un petit village à 170 kilomètres de Skopje, la capitale du pays. «Elle m’aime… C’est elle qui me permet de tenir le coup», témoigne Blazo Nikorov.

Le Macédonien profite pour le moment des retrouvailles, en vivant sur ses économies. Mais après? Il devra notamment s’acquitter de 400 francs suisses par mois pour finir de scolariser l’une de ses deux filles, pour deux ans encore. Il ne peut pas non plus quitter légalement le pays. Dans une Macédoine qu’il ne connaît plus, il devra donc trouver du travail sur place, où le taux de chômage atteint des records: 36%, alors que la croissance frôle les 4%. Malgré toutes les réformes sociales entreprises par Branco Crenkoski, le chef de l’Etat de l’Union sociale- démocrate de Macédoine, élu en 2004, le pays peine à se stabiliser socialement et économiquement.

Leave A Comment

Follow

Get every new post on this blog delivered to your Inbox.

Join other followers: