Acheter sa pollution: à revoir

Marc Muller a visité, de par le monde, des projets verts financés par les pays du Nord. Il en dresse un bilan critique.Interview publiée dans Le Temps du mercredi 7 septembre 2011.

Marc Muller, le concepteur du projet Icare, vient d’achever un tour du monde au volant d’une voiture propulsée par le soleil, le vent et le biocarburant. Le futur employé de l’Office fédéral de l’énergie de 29 ans a visité de nombreux projets de compensation de dioxyde de carbone (CO2), notamment financés par la Suisse.

Le Temps: Ces projets permettent aux pays riches de respecter leurs quotas d’émissions de gaz à effet de serre tout en finançant des technologies moins polluantes à l’étranger. Votre analyse du terrain ?

Marc Muller: Prévu dans le cadre du Protocole de Kyoto, le mécanisme de compensation fonctionne bien mais présente trois problèmes. D’abord, il ne diminue pas les émissions de CO2 et encourage les pays du Nord à conserver leurs industries les plus polluantes. Ensuite, les rares transferts de technologie ne créent pas d’emplois locaux. Enfin, ce mécanisme est éthiquement discutable. Nous installons des cellules solaires dans les déserts en demandant à leurs habitants d’être respectueux de l’environnement alors que nous utilisons des centrales à gaz. Le mécanisme doit être repensé.

– Des exemples ?

– Depuis vingt ans, la Tunisie, qui ne dispose pas de ressources pétrolières, a mis en place une politique énergétique ambitieuse. De nombreux projets verts ont été financés, partiellement, par la vente de crédits carbone. Les résultats sont contrastés. Premier exemple, des éoliennes espagnoles installées à Hawaria au nord du pays. Financées par des fonds européens, elles ont été livrées clés en main et n’ont occasionné aucun transfert de savoir-faire ni création d’emplois.

Le projet a engendré avant tout une dette financière. Autre cas très différent, celui de l’installation de milliers de chauffe-eau solaires. Construits localement, ils emploient de la main-d’œuvre tunisienne et sont achetés directement par les consommateurs, grâce à des aides de l’Etat provenant en partie des crédits carbone.

Entre tradition et modernité, Sidi Daoud, au nord-est de la Tunisie. Un parc éolien de 72 machines s’est développé en bord de mer. (Photo : Projet Icare)

– Quel est le meilleur projet que vous ayez visité ?

– Certainement le Metrocable de Medellín. Cette ville colombienne connaissait des problèmes de circulation, de pollution et de criminalité. Les autorités ont construit cinq télécabines reliées à un métro sous-terrain. Cela a désenclavé les quartiers pauvres, a diminué la criminalité de 80% et a augmenté la qualité de l’air. Ce projet est une réussite sociale.

– Quel enseignement en tirez-vous ?

– En Europe, notre conception du développement durable est basée sur des caractéristiques très économiques: création d’emplois, rentabilité financière. Notre grille de lecture est trop grossière. Les projets qui tiennent compte de la dimension sociale sont souvent les plus réussis et les plus durables.

– La révision de la loi sur le CO 2 prévoit la réduction de 20% des émissions à l’intérieur du pays. Certains brandissent déjà le spectre d’un référendum…

– Cela n’est pas étonnant. La Suisse respecte le Protocole de Kyoto en compensant ses émissions à l’étranger par l’achat de crédits carbone. A 10 francs la tonne de CO2, cela ne pousse pas les industries polluantes à changer de modèle. Le prix devrait être cinq à dix fois plus élevé.

– Mais c’est la compétitivité économique qui compte…

– Nous sommes dans une guerre économique au sujet de laquelle nous raisonnons à court terme. En compensant à l’étranger, nous continuons à consommer des matières premières énergétiques dont les prix fluctuent énormément et qui nous rendent vulnérables. Il est temps de se tourner vers les énergies renouvelables.

Décharge de Djebel Chekir, nord de Tunis. Un ouvrier laisse échapper du CO2 sur le toit des ordures recouvertes de terre. (Photo : Projet Icare)

– En Suisse, la sortie du nucléaire a été repoussée à 2040 par les Chambres fédérales. Votre réaction ?

– J’ai traversé plus de vingt pays et j’ai constaté la pollution laissée par certaines sociétés. Dans les anciens Etats soviétiques par exemple, le poids environnemental est énorme. L’énergie nucléaire est de loin le pire des déchets. Mais pour garantir notre qualité et notre confort de vie, nous continuons à remplir une poubelle qui est déjà pleine. Il faut inverser la tendance.

– Vous préconisez de réduire notre consommation de pétrole pour permettre aux pays du Sud de se développer. Quelle est votre idée ?

– Au Pérou, j’ai visité des fabriques de briques dans la Cordillère Blanche. La fabrication est artisanale: elle se fait à l’aide de terre glaise qui est chauffée. Quelle est l’énergie utilisée? Les forêts ont été rasées depuis l’époque coloniale. Le pétrole, le charbon ou le gaz sont trop chers. Ils brûlent donc des déchets plastiques, des pneus, ce qui a un impact sur la santé. Pour se développer, les pays émergents ont besoin de beaucoup de matières premières. Si nous ne leur laissons pas des ressources à un prix abordable, nous ne leur laissons aucune chance de se développer.

En savoir plus :

Le blog du Projet Icare ici.

L’interview réalisée par Nicolas Burnens pour Le Temps.ch :

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