«Je crois plutôt à la force de la rue»

Les premières élections législatives post-Moubarak auront lieu le 28 novembre 2011. En marge des Ateliers de la Terre à Evian, la militante égyptienne Gigi Ibrahim a appelé au boycott du scrutin. A 24 ans, la blogueuse qui se définit comme une «socialiste révolutionnaire» est devenue un symbole de la mobilisation sur la place Tahrir.

Interview publiée dans Le Temps du 29 septembre 2011.

Le Temps: Pourquoi appelez-vous au boycott des premières élections démocratiques ?

Gigi Ibrahim: Des fraudes auront lieu. Le comité qui s’est chargé des dernières élections législatives en 2010 n’a pas changé. Pourquoi cela serait-il différent cette fois-ci? Ce scrutin ne créera pas le changement espéré. Le gâteau électoral sera partagé entre une secte islamique (ndlr: les Frères musulmans), les anciennes gardes du régime et la nouvelle droite libérale. Je crois plutôt à la force de la rue.

– Épurer le système pour ensuite organiser des élections, est-ce la solution ?

– Je suis réaliste. Nous devons avoir des élections parlementaires. Mais notre conception du changement et de la démocratie ne sera pas représentée au parlement. Nous devons nous appuyer sur une base ouverte qui ne peut éclore à travers les urnes. J’ai peur que cette vision de voir les choses soit minoritaire. Croyez-moi, de nombreuses personnes participeront à ces élections mais ne s’en rendront compte qu’après le résultat.

– Doutez-vous des intentions démocratiques du parti des Frères musulmans ?

– Il a toujours participé aux élections parlementaires. En 2005, alors qu’il était la principale force d’opposition avec 20% des sièges, il n’a joué aucun rôle. Aujourd’hui, les dirigeants négocient avec les militaires! Comment pouvez-vous être pour la révolution tout en dénonçant les grèves et les manifestations? Les dirigeants des Frères musulmans nous imposent un débat stérile entre un Etat civil et un Etat religieux. Mais l’Égypte ne sera jamais un autre Iran ou l’Arabie Saoudite.

– Sept mois après la chute d’Hosni Moubarak, quel est votre sentiment ?

– Je reste très optimiste. Une loi nous permet aujourd’hui de manifester, plus de 250 000 travailleurs sont actuellement en grève pour demander une couverture maladie et un salaire minimum. Nous avons réalisé beaucoup de choses en si peu de temps, malgré les emprisonnements et les tortures qui ont continué après la révolution. Nous descendrons dans la rue tant que nos demandes ne seront pas satisfaites.

– Votre demande initiale était plus de liberté. Vous souhaitiez aussi plus de justice sociale. Les avez-vous obtenues ?

– Nous n’avons aucune des deux. Dans le combat pour la liberté, nous avons beaucoup perdu en termes de liberté de la presse. Des activistes et des journalistes sont encore jugés devant des tribunaux militaires. Mais si nous continuons à défier le pouvoir, c’est pour que ces frustrations ne restent pas dans nos esprits. Le gouvernement peut faire ce qu’il veut, il n’a aucune légitimité.

«Si les militaires continuent à s’accrocher au pouvoir, nous allons aller vers une forte confrontation.» Place Tahrir, Le Caire, juillet 2011. (Photo : Nicolas Burnens)

– Quelle importance accordez-vous au procès de l’ancien chef de l’Etat Hosni Moubarak ?

– C’est inestimable. Ces audiences sont symboliques. C’est le cirque. En réalité, les proches de Moubarak sont encore en place et nous n’arrivons pas à les juger car notre système juridique est corrompu. Si Moubarak est jugé, la révolution continuera. S’il ne l’est pas, cela amplifiera le mouvement de contestation. Rien ne sera aussi satisfaisant que son jugement. Une partie du peuple demande la peine de mort.

– Le maréchal Tantaoui, chef du Conseil suprême des forces armées, dirige la transition du pays. Il était le ministre de la Défense d’Hosni Moubarak. Qu’est-ce qu’il a changé ?

– Il n’y a pas une grande différence. Hosni Moubarak est la tête, les militaires constituent le corps. S’ils continuent à s’accrocher au pouvoir, nous allons aller vers une forte confrontation. Nous ne nous contenterons pas d’une transition symbolique.

– Que reste-t-il aujourd’hui de la mobilisation de la place Tahrir ?

– Nous y sommes revenus plusieurs fois depuis la chute de la dictature. En onze jours, elle est devenue un symbole. Chaque université, chaque usine est une place Tahrir. Nous emmenons cet esprit partout où nous allons, dans nos lieux de travail et nos maisons.

– L’Autorité palestinienne a déposé une demande d’adhésion au Conseil de sécurité de l’ONU. Qu’en pensez-vous en tant que jeune arabe ?

– Le printemps arabe ne s’est pas fait uniquement contre les dictateurs, mais aussi contre le colonialisme et l’impérialisme que représentent les Etats-Unis. Notre révolution a commencé avec la seconde Intifada palestinienne en 2000. Les deux pays se battent pour la liberté. En Égypte, nous avons réalisé que nous avions le pouvoir de changer les choses. Ce moment est arrivé en Palestine. Nous soutenons cette démarche.

– Depuis la révolution, les rapports entre l’Égypte et Israël se sont tendus. Quelle est votre position ?

– Les deux attaques de manifestants contre l’ambassade d’Israël en Égypte prouvent que nos relations doivent être revues avec Israël. La Turquie l’a déjà fait. Je suis contre les accords de paix avec l’Etat hébreu. Le traité a été signé à l’époque où l’Égypte était dirigée par Moubarak… Si vous faites un référendum maintenant, je vous garantis que la majorité est de mon avis. Les Égyptiens ne veulent plus de relations avec Israël tant que celui-ci n’arrêtera pas ses pratiques injustes et inhumaines envers le peuple palestinien.

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